« Une même personne ne peut être à la fois musulmane et laïque », Recep Tayyip Erdogan (premier
ministre actuel de la Turquie ; islamiste « modéré » pour certains ignares).
Photo: Erdogan le "modéré".
Avertissement préalable : cet article n’a pas pour but de critiquer la religion musulmane, mais uniquement l’instrumentalisation qui en est faite à des fins politiques. Posséder la foi est
une affaire personnelle et à ce titre, mérite le plus grand des respects. A l’inverse, chercher à en imposer arbitrairement les préceptes à une population dans son ensemble constitue une
agression qui ne peut être tolérée.
Cet article ne prétend aucunement à l'exhaustivité, puisque je n’y rapporte que quelques anecdotes. Je me suis référé, en l'occurrence, à ma seule (petite) expérience et à celle (très
grande) de mes amis turcs. Il y aurait beaucoup d'autres choses – hallucinantes – à écrire (elles feront postérieurement l’objet d’articles spécifiques). En attendant, petit rappel des
faits : les islamistes « modérés » de l’AKP possèdent la majorité des sièges au Parlement ; ils ont dorénavant la prétention de conquérir la dernière institution
démocratique non encore sous leur coupe : la Présidence de la République. Ce poste constitue de fait le verrou politique ultime faisant obstacle à
l’islamisation radicale de la société, car le président possède un droit de veto à l’égard des lois et des nominations de hauts fonctionnaires.
Des millions de Turcs, attachés à leur liberté et à la laïcité, ont défilé dans les grandes villes du pays ces dernières semaines…
Photo: Efes Pilsen, la bière
turque par excellence! A déguster bien fraîche au bord du Bosphore...
Première petite histoire : Nous sommes à Istanbul, moi et Tugce ; elle me propose d’aller boire un verre au bord du Bosphore, à Ortakoy. Ortakoy est un
quartier laïc, moderne et peu touristique ; y rencontrer une femme voilée tient de l’exploit. Nous descendons à pied à travers les petites rues pavées et arrivons sur une petite place au
bord de la mer : les terrasses de cafés se succèdent les unes aux autres, avec leurs fumeurs et fumeuses de narguilé. Nous poursuivons notre chemin, dépassons une jolie petite mosquée
(apparemment abandonnée), et pénétrons sur une terrasse à pilotis. Tugce m’a dit un peu avant qu’elle avait l’habitude autrefois de venir ici avec ses amies pour y prendre une bière. Nous nous
installons, un garçon nous apporte la carte. Nous cherchons la liste des alcools et ne la trouvons pas. Tugce demande à un serveur s’il est possible d’avoir des bières ; réponse froide et
directe : « nous ne servons plus d’alcool ».
La raison, me demanderez vous? Le bar appartient maintenant à la municipalité islamiste « modérée »… Boire une bière doit sans doute être un péché.
Nous quittons le bar sans avoir rien consommé; en passant auprès du serveur, je lâche, en turc et assez fort, un « vive Atatürk ! ».
Le fondateur de la République laïque doit se retourner dans sa tombe.
Deuxième petite histoire : Je regarde la télévision turque chez les parents de Tugce. Tout d’un coup, je vois une pub pour un soda : Cola Turka ; on y
voit des jeunes, garçons et filles, à moitié dévêtus (évidemment les filles sont sexy et dévoilées), faire la fête le soir sur une plage et danser sur de la musique entraînante (de la pop
turque pour préciser). Je fais part à la famille de Tugce de mon impression : cette pub est sympathique. On me répond que Cola Turka appartient aux islamistes : les femmes qui
travaillent pour la firme (ULKER) doivent porter le voile. Je suis « posé ». D’abord incrédule, je repose ma question, réponse identique et plus développée. Depuis lors, j’ai obtenu
confirmation auprès de maints autres personnes.
L’islamisme Turc avance masqué...
Troisième petite histoire : Je rencontre une copine de Tugce. Son papa occupe un poste assez important au sein de Turkish Airlines, la compagnie aérienne
nationale. Elle m’explique que tous les collègues de son père ont été remplacés par des islamistes : le pouvoir de nomination des fonctionnaires par le parti AKP fonctionne à plein régime (le
veto présidentiel ne trouve à s’appliquer que pour la haute administration) et s’étend à l’ensemble des entreprises nationales. Son papa a été conservé uniquement parce qu’il possédait des
compétences que n’avaient pas les candidats islamistes au poste.
Même si un jour l’islam politique devait perdre le pouvoir, ses hommes seraient encore confortablement installés au cœur de l’édifice…
Quatrième petite histoire : Il est de notoriété publique en Turquie que les islamistes donnent de l’argent à certaines femmes en contrepartie du port du
voile. Des femmes connues, au mode de vie occidental voire dissolu, arborent du jour au lendemain un strict foulard islamique ; des jeunes femmes, de milieu laïc mais pauvre, couvrent leur
tête en échange du financement de leurs études universitaires...
Cinquième petite histoire : Je tombe, par hasard, dans la voiture des parents de Tugce, sur un prospectus pour une résidence de vacances de luxe au bord de
la mer de Marmara. Je pose quelques petites questions. La maman de Tugce m’explique que la résidence appartient aux islamistes, que ceux-ci l’ont démarché elle et son mari pour les inviter à
passer un week-end entièrement gratuit dans le centre. En tant que fervents laïcs, ils ont refusé. Mais combien d’autres acceptent ?
L’opération séduction tourne tous azimuts…
Sixième petite histoire : J’arrive au Resto U et je vois un Turc que je connais. Je m’assois à sa table. En face de moi, deux autres Turcs, un garçon et une
fille. On discute de tout et de rien. Comme toujours, la discussion glisse imperceptiblement sur la Turquie et les islamistes au pouvoir. La mère d’Arda (c’est le
garçon en face de moi) occupait un poste important à Turkish Airlines ; elle a été mise en pré retraite pour laisser la place à un islamiste (confirmation de la troisième petite histoire).
Arda m’explique que Turkish Airlines, c’est la Turquie en miniature, et que partout ailleurs, les islamistes opèrent de la même manière.
Photo: Manifestation des laïcs à Ankara.
Septième petite histoire : Pour faire face au danger de l’élection d’un président islamiste, le peuple turc est descendu par millions dans les rues du pays
(de telles manifestations sont tout simplement historiques dans ce pays). La première manifestation, à Ankara, regroupant environ 1,5 millions de personnes, n’a pas fait l’objet de la moindre
image sur les chaînes publiques de télévision, car elles sont aux mains des islamistes. Seules les chaînes privées ont pu reprendre l’événement.
Il y aurait encore tant de choses à dire et à écrire... Patience, elles viendront prochainement…
Conclusion : la quasi-totalité des Turcs que je connais appelle de ses voeux un coup d’Etat militaire. Les Turcs laïcs considèrent en effet l’armée comme
leur seul et dernier espoir face à la menace islamiste.
Photo: Les manifestants ont envahi le mausolée d'Atatürk,
fondateur de la République laïque, et ovationnent les militaires.
Pendant ce temps, l’Union européenne et les Etats-Unis, en contradiction totale avec les valeurs qu’ils prétendent défendre (la laïcité, l’égalité des droits entre
l’homme et la femme, la liberté de conscience, d’expression…), continuent à apporter leur soutien infaillible aux islamistes.
Mais le peuple turc résiste…
Sylvain.
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